« L’art de la fessée » d’Enard et Manara.

Dans un compartiment du train Paris-Venise, une jeune femme séduisante rencontre un homme mystérieux qui semble « avoir beaucoup aimé et encore plus souffert ».  Par curiosité, et profitant du sommeil de l’inconnu, elle dérobe son carnet laissé négligemment sur la banquette et l’ouvre. La première page annonce un titre : l’art de la fessée. Tandis que les illustrations du carnet éveillent les souvenirs de la belle Eva, son voisin, dénommé Donatien Casanova (!)  – et qui ne dormait pas ! -, engage la discussion sur cette pratique dans laquelle il semble être passé maître. L’échange se poursuivra jusqu’au terminus du train, le temps d’initier la jeune femme aux joies de la fessée grâce à la lecture, au dialogue et enfin, à la mise en pratique…

  Contrairement à ce que pourrait laisser présager le titre, ce récit illustré n’est ni une méthode éducative pour parents un tantinet réactionnaires, ni un traité sadomasochiste. C’est un objet hybride, entre nouvelle et bd érotique. Le cadre narratif – un trajet entre deux villes hautement symboliques, Paris et Venise -, la situation – une rencontre entre deux être séduisants – ainsi que l’indécence du thème – la fessée ! – sont autant d’invitations coquines au voyage.  Manara semblait tout désigné pour rehausser le potentiel érotique de la nouvelle d’ Enard. Le célèbre dessinateur de femmes callipyges sait en effet mieux que personne placer ses créatures divines dans des situations délicieusement équivoques (ou non !) , et réaliser cet exercice d’équilibriste : exprimer de manière explicite et réaliste les progrès et les différents états du désir, féminin aussi bien que masculin, sans jamais tomber dans la grossièreté.

  Mais ce qui frappe (!) dans cet ouvrage, outre la crudité des scènes et la singularité de la pratique représentée, c’est l’intelligence et la subtilité de l’auteur dans un registre (érotisme/pornographie) qui se caractérise bien souvent par son indigence et son manque d’imagination.  Ainsi, le lecteur ne se positionne plus en simple voyeur devant les épisodes successifs, il est véritablement pris au piège d’un jeu de miroirs, d’une mise en abyme quelque peu ironiques. Il lit un livre dans lequel l’héroïne lit un carnet ayant pour titre « l’art de la fessée ». Et il va accéder à ce savoir en même temps qu’elle. Ouvrage à quatre mains (Enard, Manara), l’art de la fessée croise aussi ingénieusement les points de vue féminin (Eva)  et masculin (Casanova), les expériences, les rencontres. Il n’y a pas une seule manière de fesser mais une multitude, qui se révèle autant que la sensibilité et l’ouverture d’esprit du protagoniste le permettent. Un des morceaux de bravoure du récit consiste d’ailleurs en un véritable « catalogue des fesses », énumération laudative des différents types de fessiers admirables. La mise en scène de l’initiation et du rapport maître-disciple qui s’instaure entre Eva et Casanova ajoute à la malice du dispositif narratif puisque le lecteur profane (ou connaisseur !) peut aisément s’identifier à l’un ou l’autre des personnages. Il s’agit là moins d’apprendre à jouir, que d’apprendre à jouir différemment, d’une manière neuve et sans cesse renouvelée. D’apprendre à décupler son plaisir en exploitant toutes les ramifications d’une sensibilité esthétique enrichie par le dialogue et l’expérience des autres.

Cependant le traité didactique s’arrête là. Car l’art de la fessée est sans doute avant tout la mise en scène d’une utopie érotique ; celle d’une liberté, d’une légèreté, d’une insouciance inaliénables et sans conséquences.  L’apprentissage passe bien par l’expérience mais cette dernière s’acquiert sans son corollaire : la douleur. Paradoxe remarquable, du reste, au sujet d’un livre sur la fessée ! A Eva qui lui demande s’il n’a pas cherché à savoir ce qu’était devenue sa première maîtresse suite à leur rupture, Donatien répond : « Surtout pas ! L’art de la fessée n’est pas un roman. C’est un ouvrage d’initiation. […] L’art de la fessée, c’est la légèreté, l’ironie, le jeu… La vie conçue comme un opéra-comique… Tout est faux mais au moins rien ne fait mal pour de vrai. » Ainsi, l’art de la fessée réactualise  et incarne, à sa manière, le vieil oxymore libertin des Dom Juan et autres Valmont, « jouir dans l’insensibilité », qui ne peut trouver de réalité qu’en littérature…

                                                                                                                                                                                                                                      L’art de la fessée, Vents d’Ouest.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Gila F.

Publicités


Catégories :Bouquins

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :