Dolls

Dolls, petit éloge de l’ataxie

Folklorique hein ?

Drame japonais de Takeshi Kitano, 2002 (1h 53min)

C’est un OVNI que ce Dolls dans la filmographie du réalisateur/homme-orchestre nippon Takeshi Kitano, dit Beat Takeshi pour les intimes, même si l’intimité n’existe pas dans l’archipel. Oubliez les yakuzas, la crudité des scènes de tueries en plan fixe et les auriculaires sectionnés que l’on reçoit par la poste dans une jolie petite boîte laquée.

Avec Haniki mon Frère ou encore Sonatine, Kitano nous a mainte fois prouvé qu’il avait des couilles. Dolls, a-contrario, dénonce la sensibilité de son auteur. Vous allez me dire que c’est bien beau le cinéma asiatique, mais pas moins chiant que de se taper un après-midi bingo à la maison de retraite des Tilleuls. Si en plus on nous enlève la bidoche, quel intérêt trouver à Dolls ?

Le climat les enfants, le climat.

Petit synopsis bordélique

Dolls regroupe trois histoires d’amour inspirées d’un spectacle de Bunraku. Il faut savoir que le Bunraku est un des trois arts du théâtre traditionnel japonais (avec le kabuki et le Nô), l’équivalent de notre guignol lyonnais disons, mais en moins sinistre. Les marionnettes sont portées et animées par des hommes vêtus de noir. Le public japonais, qui comme chacun sait, est un public docile, fait courtoisement abstraction de leur présence. L’orchestration (s’il on peut la qualifier de la sorte), minimaliste, accompagne l’oraison d’un conteur qui, possibilité numéro un : tente d’imiter le son d’un disque rayé ou, possibilité numéro deux : a le pénis coincé dans la braguette de son kimono. Telle est la savoureuse introduction de Dolls.

La pièce relate l’histoire tragique d’un couple d’amants cruellement châtié par le sort. Pour l’originalité on repassera, mais la couleur est donnée. En effet, nos trois histoires d’amour à suivre connaîtront, à l’instar de leurs effigies de porcelaine, exclusion et douleur.

Le couple principal représente le fil rouge du récit (ou d’Ariane, comme vous voudrez). Ce n’est pas qu’une figure de style, c’est tangible cette affaire de fil. Au désespoir de voir l’être aimé promis à une autre, la fragile Sawako tente de mettre fin à ses jours en ingérant une boîte de pilules (je pense que ce sont des lexomils, mais les étiquettes sont pas faciles à déchiffrer en japonais). Elle survit, réduite à l’état de légume, un légume mobile, comme une sorte d’aubergine mais avec des roulettes. Et par rédemption, par peur de la perdre, Matsumoto nouera leur destiné avec une corde, enchâssant leur tailles respectives, et formant dans leur long sillage à venir une traîne, draguant les feuilles mortes comme les pétales de cerisiers, pelletant la neige vierge du nord, caressant les pelouses tendres de l’été.

Une déambulation en lisière des villes, à la croisée des rêves ; En bordure des autres et au travers de saisons magnifiées. Ça peut paraître légèrement plan-plan tout ça, mais cette errance (ou pèlerinage sans destination) offre à Takeshi Kitano l’opportunité d’une photographie délicate, rendant hommage à la nature dans un pays où les saisons sont célébrées. Je précise au passage que nos deux âmes en peine sont habillées par le créateur Yohji Yamamoto, pas des moindres, et que la tenue de l’aphasique Sadako en automne est aussi rouge que la feuille incandescente de l’érables. Avis aux bloggeuses mode. Certes, est-ce qu’un contexte est suffisant pour faire un film ? Jamais entendu parler d’un vrai scénario ? Des tarés de mon acabit vous diront que oui, c’est possible !

Au programme des autres réjouissances en tandem :

_ Un ex-yakuza (oui, il y a quand même un yakuzas, mais il s’est rangé des armes à feux et des auriculaires sectionnés) se souvient de la promesse d’un amour de jeunesse. Le temps a passé depuis. L’occasion d’un des plus beau plan du film, et n’allez pas cherchez loin : une vieille dame, assise seule sur un banc.

_ Une star de la pop est défigurée dans un accident (de la Jpop ? Bien fait pour elle !). Son plus grand fan veut lui prouver son amour… Si je dis compassion au sens strict, je spolie ?

Toutes ces histoires risquent fort de demeurer sans issue, mais n’est-ce pas, sans tomber dans l’anthropologie bécasse, un raffinement tout ce qu’il y a de plus japonais, que de s’émerveiller de la beauté de l’instant ?

Takeshi Kitano, cyclé comme un vieux psychotique, rempile avec le compositeur Jô Hisaishi (une énième collaboration), et même si vous vous en foutez, sachez que le bonhomme compose (composait, snif) pour le maître Hayao Miyazaki (Princesse Mononoke, Le Voyage de Chihiro, etc.). Jusqu’à présent, le musicien nous avait habitués à une partition carrément classique au style très identifiable, et riche en cordes frottées. Dans Dolls, rien de tout ça… Juste un thème principal dépouillé, tantôt planant, tantôt, c’est évident : doux-amer. Je m’attarde sur ce qui pourrait paraître broutille, mais l’atmosphère si particulière que dégage la musique de ce film fait partie intégrante de son identité.

Selon moi (et selon Franck, qui est toujours d’accord avec moi), Dolls n’est pas qu’une bluette à la mélancolie esthétisante. Malgré la langueur du rythme et les divers non-lieux irritants nos mentalités occidentales, le film aborde, sans ambition grandiose, le vaste thème de la fragilité humaine. Preuve en est la scène finale qui, à défaut de poupée, nous évoquera l’image belle et terrible de deux pantins, suspendus. Dolls est un poème pour ceux qui ont la flemme de lire. Dolls est une euphorie triste. Dolls est un conte racontée aux grands.

Et Dolls comprend tout ce qu’il y a de plus chiant dans le cinéma asiatique…

Un immanquable.

V.M.

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Catégories :Ciné

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