Maupassant, les Contes de la Bécasse

Fin du 19ème siècle, en province : le vieux baron des Ravots, jadis « roi des chasseurs de sa région », est désormais paralysé. Ses distractions s’en trouvent bien réduites. L’une de ses préférées consiste à tirer, depuis l’entrebâillure de sa porte d’entrée, sur des volatiles que ses valets dissimulés derrière des massifs lâchent pour son plaisir. Pendant ce temps-là, ses convives participent à la véritable chasse, et ramènent le gibier qui fera office de repas de soir. Cependant,  notre vieillard impotent n’a perdu ni son sens de l’humour, ni son goût des histoires : chaque soir, au moment où la tablée de chasseurs déguste les bécasses – le clou du festin -, il honore une curieuse tradition. Il demande à ce que tous les convives laissent intactes les têtes de bécasses et, au moyen d’un jeu, désigne celui qui aura le privilège de les manger toutes. En contrepartie, l’heureux vainqueur se voit attribuer une mission : raconter une histoire aux convives « déshérités ». Ce sont ces récits que Maupassant feint de rapporter dans son recueil Contes de la bécasse. Contes parce qu’ils sont censés être racontés à l’oral, ces récits n’ont pourtant rien de merveilleux et se rapprochent bien davantage de ce qu’aujourd’hui on appelle nouvelle, à savoir un récit bref et efficace, centré sur peu de personnages et peu d’événements.

La plupart des récits des Contes de la Bécasse ont pour toile de fond le milieu rural du 19ème siècle, et plus précisément les bocages verdoyants ou les rivages de la Normandie. Paysages pittoresques s’il en est, que les belles évocations de Maupassant nous donnent bien à imaginer. Mais la comédie humaine évoquée dans ces narrations contraste avec ce charmant décor. Dans la bouche des convives du baron, les anecdotes de la vie paysanne et petite-bourgeoise révèlent toute la médiocrité de l’âme humaine : deux femmes bien pensantes abandonnant un petit chien qu’il leur coûte trop cher de nourrir (« Pierrot ») ; un marin préférant sacrifier le bras de son frère coincé dans les cordages du bateau plutôt que d’arrêter une pêche qui pourrait s’avérer fructueuse (« En mer ») ; un homme accusé à tort sa vie entière d’avoir agi grossièrement envers une demoiselle, qu’un de ses défenseurs dépucèle allégrement, en tout bien tout honneur (« Ce cochon de Morin »).

Maupassant travaillait sur son roman Une Vie au moment où il écrivit ces contes. On ne peut s’empêcher de noter que les deux ouvrages sont imprégnés du même cynisme et du même réalisme grinçant. L’humour noir règne en maître pour dépeindre les bassesses des humains. Ces derniers pensent à leurs intérêts – en particulier financier – avant tout, veulent faire rire la galerie aux dépens de leur prochain (Saint-Antoine ridiculisant un soldat allemand qu’il doit héberger en le traitant de « cochon ») ou font preuve d’une niaiserie confinant à la neurasthénie (Adélaïde ne comprenant qu’elle est enceinte, et surtout pour quelle raison, dans « Les Sabots »). De quoi rire jaune et grincer des dents pendant tout le recueil… A la lecture de ces mésaventures, on est à la fois amusé, atterré et frappé par la justesse avec laquelle est évoquée cette ambivalence humaine qui oscille entre conventions, vernis des « bons sentiments », et instinct animal de conservation, égoïsme. Tout ceci en tout cas est bien vu, fin, ironique.

On peut aussi citer quelques nouvelles racontant les aventures de belles âmes. Malheureusement, force est de constater que, dans ce recueil, les destinées de ceux qui ont bon cœur sont marquées par le malheur : la folle, muette de douleur depuis la mort de son fils et de son mari, est abandonnée dans un champ en plein hiver par des soldats allemands, parce qu’elle refuse de prononcer une parole ou de quitter son lit ; la petite rempailleuse, par amour, passe sa vie à amasser de l’argent pour un ignoble petit-bourgeois qui n’a que mépris pour elle, mais qui ne se fait pas prier pour toucher l’héritage ; les deux vieux danseurs si touchants sont emportés, avec la douceur de vie surannée qu’ils incarnent, vers les rivages de la mort. Sous la plume de Maupassant, la tendresse et la sensibilité sont l’apanage des vieillards, des misérables et des fous. Ce sont des ridicules parmi d’autres. Cruauté et principe de réalité sont à l’œuvre dans ces étranges contes. Mais, s’ils heurtent ou font réfléchir, leur lecture n’en procure pas moins de grands plaisirs, dont avant tout celui de goûter la belle plume et l’esprit si pénétrant de Maupassant.

C.D.

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Catégories :Bouquins

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