Mémoires d’Hadrien, Marguerite Yourcenar

Bien que je sois professeure de lettres classiques, les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar ont mis du temps à atterrir entre mes mains. Et je ne suis pas tout à fait étrangère à ce phénomène. Sans que je sache clairement pourquoi, cet ouvrage me rebutait. Son titre promettait un contenu trop classique, trop universitaire pour m’attirer. Quelles ne furent pas ma honte et ma surprise quand enfin je me décidai à en parcourir les premières pages. Dès celles-là, les Mémoires d’Hadrien m’ont intéressée et bouleversée au plus haut point. Ce que je vais écrire à leur sujet ne pourra retranscrire que bien maladroitement mes émotions, n’offrira qu’un faible aperçu du talent de Marguerite Yourcenar. Cependant, j’espère que cela vous donnera l’envie de vous faire un avis, et d’ouvrir, comme je l’ai fait il y a quelques jours à peine, les premières pages de cet ouvrage.

ADRIEN

Le personnage d’Hadrien a réellement existé : cet empereur romain a vécu entre le premier et le deuxième siècle après J.-C. Dans la mémoire collective, il incarne l’empereur érudit, pacifique, -humaniste pourrait-on presque dire – par excellence. En effet, Hadrien rompit avec la politique de conquête de son prédécesseur, Trajan, obsédé par le désir d’agrandir toujours davantage l’Empire. Il préféra pacifier et moderniser les territoires récemment passés sous la domination de Rome, devenus provinces romaines, plutôt que de repousser encore plus loin les limites d’un Empire dont il commençait déjà à percevoir les failles. Durant son règne et sa vie entière, Hadrien essaya de faire en sorte que la diplomatie et les liens de confiance prédominent sur la violence et la répression. Cette politique, bien peu répandue chez les empereurs romains, attira l’attention sur lui, tout en le marginalisant à certaines périodes de son règne. De plus, Hadrien  se fit remarquer, et parfois tourner en ridicule, pour son goût de la culture grecque,- son hellénisme, dirait-on en termes plus savants-  qui lui conférait une aura d’intellectuel raffiné peu adaptée, selon ses détracteurs, à son rôle d’empereur. Ce rôle, Hadrien l’assuma pourtant pendant vingt-et-un ans, et ne le déserta qu’à sa mort.

L’aura de cet empereur atypique marqua donc les esprits. Il hanta celui de l’écrivaine Marguerite Yourcenar durant toute son existence. De 1924 à 1929, elle élabora plusieurs projets de roman autour du personnage d’Hadrien, qu’elle abandonna ensuite et cela pendant des années, paralysée par la démesure de la tâche, estimant qu’elle n’avait pas trouvé la formule adéquate pour évoquer cet empereur qu’elle admirait et affectionnait tant. Elle revint à Hadrien (ou Hadrien revint à elle, on ne saurait dire) un quart de siècle plus tard. Elle avait trouvé la solution : puisqu’elle ne parvenait pas à trouver le bon point de vue, le bon angle pour raconter l’histoire de ce grand homme, c’était lui en personne qui allait nous la raconter.

Les Mémoires d’Hadrien sont donc semblables à une longue prosopopée. Sous prétexte d’écrire une lettre à son successeur Marc-Aurèle, de lui raconter son accession au pouvoir et sa gestion de l’Empire, Hadrien déroule le long fil de sa vie, de son enfance jusqu’à une mort imminente, qui le fait abandonner son stylet. La lettre devient un dialogue où l’homme public s’entretient avec l’homme privé et revient sur son existence. Ses campagnes militaires, son accession au pouvoir, les différentes étapes et incidents ayant marqué son règne sont longuement développés, mais au même titre que ses souvenirs d’enfance, ses joies et ses grandes douleurs d’amant, ses analyses et ses doutes quant à son rôle d’empereur et au bien-fondé d’avoir un si grand pouvoir entre ses mains. Ce n’est pas un roman historique – on le qualifie ainsi à tort, il me semble – qui se déroule sous nos yeux, mais une longue méditation qu’Hadrien adresse à lui-même et à la postérité, une reddition de comptes où il tente de dire la vérité, ou du moins sa vérité ; car Marguerite Yourcenar, qui a l’élégance de laisser la parole à son personnage, a aussi celle de parfois le laisser mentir, de préserver ses zones d’ombre.  Nous avions parlé de « prosopopée » pour évoquer cette œuvre, mais, je m’en rends compte maintenant, à tort : la prosopopée est une figure de style qui consiste à faire parler les animaux, les objets inanimés… ou bien les morts. Or, rien de plus vivant que cet empereur prenant la plume et analysant ce qui fut sa vie, rien de plus actuel que les thématiques politiques et existentielles qu’il aborde.

Marguerite Yourcenar a fait des choix, bien sûr, comme elle l’explique dans son Carnet de notes de Mémoires d’Hadrien.  Bien qu’extrêmement documentée sur la vie et le règne de l’empereur ( elle a consacré trois ans de sa vie à ces recherches), elle est parfois obligée de trancher entre deux hypothèses admissibles l’une comme l’autre, d’infléchir le récit selon la manière dont la figure d’Hadrien l’a investie. Mais le subterfuge fonctionne : c’est bien Hadrien en personne qui nous parle, du haut de son extrême intelligence, de sa grande lucidité. C’est bien lui qui nous bouleverse autant lorsqu’il nous narre certaines de ses douleurs. L’artifice est devenu naturel.

De cette œuvre foisonnante, de toutes les pistes qu’elle offre à la réflexion, je ne peux tout retenir. Je me contenterai donc, sans prétention, de vous faire part de quelques aspects du livre m’ayant particulièrement frappée. Commençons par la place de l’amour dans la vie d’Hadrien. L’empereur fut un amant passionné, et eut un amour véritable et durable pour un jeune Bithynien nommé Antinoüs, qui devint son favori et resta à ses côtés plusieurs années. Or Antinoüs trouva la mort en Egypte à vingt ans, dans des circonstances très mystérieuses (suicide, sacrifice religieux volontaire pour attirer la chance sur l’empereur etc. Les débats ne sont pas clos). Les mots que Yourcenar utilise pour évoquer la douleur d’Hadrien face à la perte de l’être aimé, je pense ne jamais en avoir lus de tels. Ces mots cherchent à cerner ce puits sans fond du manque. Ces mots nous transmettent leur impuissance à diluer cette conscience insupportable et ininterrompue de la disparation d’un proche, cette souffrance devenant doucereuse et d’autant plus persistante à force de se voir intimer le silence par les bien-portants. Hadrien sera marqué comme au fer rouge par cette blessure. Obsessionnel, il créera la ville d’Antinoé en l’honneur du défunt, sera le commanditaire de nombreuses statues à son effigie. L’histoire ici rejoint la fiction : ces œuvres existent, et pour certaines, sont encore admirables dans les musées.

L’empereur, mort à l’intérieur, continuera pourtant à régner. Difficilement d’abord. Puis il acceptera de plus en plus ses fonctions, les assumant sans fierté mais avec méticulosité. Malade et vieillissant, il abandonnera la tentation du suicide qui lui promettait la délivrance, estimant que ce serait aussi odieux que le fait de déserter pour un soldat, envers ses amis qui le soutiennent comme envers l’Empire entier. Ce pouvoir qu’il avait tant convoité, qu’il avait mis tant d’années  et tant d’intelligence à obtenir, ne lui est plus rien, mais il continue à le porter comme un fardeau nécessaire. Il sait que certains l’ont trahi, mais ne les punit pas. Il n’a plus besoin, comme au début de son règne, d’asseoir son pouvoir ni de prouver quoi que ce soit. Et c’est aussi une des grandes forces de cette œuvre que de tisser au récit autobiographique d’Hadrien toute une réflexion sur le pouvoir convoité, assumé ou rejeté par les hommes, ainsi que sur la puissance des nations. A la fin de sa vie, Hadrien ne peut se voiler la face et ignorer les failles de l’Empire romain. Il sait que cet Empire va disparaître, il l’accepte. Il sait aussi que, quoi qu’il en soit de l’avenir, les Romains auront apporté quelque chose de leur pensée et de leur culture aux peuples des provinces de l’Empire. L’administration, l’organisation, le droit peut-être. Les grandes villes aérées, symbole de civilisation. Ou encore l’héritage plus diffus d’une pensée gréco-latine, mélange de philosophie, de poésie et de pragmatisme. Une pensée polythéiste qui ne croit pas en un seul Dieu et en la possibilité d’un au-delà, et place la quête du sens ailleurs. Cette structuration de l’esprit, ce goût de l’organisation allié à celui de la réflexion, traversera les époques, pense Hadrien, parfois mise en veilleuse par des siècles barbares, parfois ressurgissant lors de périodes plus éclairées, mais toujours-là, malgré sa discrétion et parfois son silence. Rempart contre la barbarie. Un pont est ainsi jeté entre l’Antiquité d’Hadrien et les siècles qui la suivirent, y compris le nôtre. Yourcenar remet les choses à leur juste place en exhumant les liens que notre culture entretient toujours avec la pensée antique, voulût-elle l’ignorer.  Ne soyez pas rebutés par l’aspect historique de cette œuvre, allez rencontrer cet empereur antique vu par une femme du 20ème siècle, qui parle de lui autant qu’il parle pour nous.

 

CD

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Catégories :Bouquins

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