Un métier idéal… ?

NicolasBouchaud1©JeanLouisFernandezAprès un premier passage à la Comédie de Clermont  pour « La Loi du marcheur » en 2010, Eric Didry et Nicolas Bouchaud sont revenus présenter leur nouvelle création, « Un métier idéal », du 5 au 8 novembre 2013. Respectivement metteur en scène et comédien, ils ont travaillé ensemble sur l’adaptation de l’ouvrage A Fortunate Man de John Berger et Jean Mohr, qui décrivait le quotidien du médecin de campagne John Sassall, et proposait de nombreuses pistes de réflexion sur ce métier si particulier, et sur la vie en générale. Nous avons eu la chance de les rencontrer.

Franckculture : Vous êtes déjà venus tous deux à Clermont en 2010, pour le spectacle « La Loi du marcheur ». Avez-vous des liens particuliers avec ce théâtre, qui vous amènent à travailler souvent avec lui, ou est-ce plutôt le fait du hasard ?

Eric Didry : On aime bien être ici. Toi, Nicolas, tu es passé souvent  en fait.

Nicolas Bouchaud : J’ai un lien assez ancien avec Jean-Marc Grangier, qui dirige la Comédie. J’ai rencontré Jean-Marc quand il dirigeait Châlons-sur-Saône. Et comme Jean-Marc est assez fidèle, moi je suis très souvent ici.

Franckculture : Vous travaillez souvent ensemble. C’est la deuxième fois que vous montez un spectacle. Qu’est-ce qui vous amène à cette collaboration, qu’est-ce qui vous rapproche autant ?

E. D. : Moi je pense que c’est les propositions, les projets de Nicolas.

Franckculture : Donc, vous reprenez ce projet initial et vous travaillez ensemble ?

 N. B. : On le reprend ensemble, et on travaille aussi avec une équipe de gens : par exemple, Véronique Timsit qui a fait l’adaptation, qui est collaboratrice artistique du projet, Elise Capdenat qui a fait la scénographie, Manuel Coursin qui a fait le son, Philippe Berthomé qui a fait la lumière et Ronan Cahoreau-Gallier qui fait la régie. Il y a une parole qui circule pour tout le monde. J’ai le sentiment que chacun amène vraiment sa pierre à l’édifice.

Franckculture : Comment avez-vous procédé pour adapter au théâtre le texte dont vous vous inspirez (A Fortunate Man, de John Berger et  Jean Mohr)?

E.D. : On a beaucoup, beaucoup travaillé. Du livre au spectacle, il y a quand même beaucoup de chemin.

N.B. : L’adaptation de Daney pour «  La Loi du marcheur » a été plus simple à faire. Là, c’était plus compliqué, car le livre en lui-même est un livre compliqué. Il contient plusieurs formes d’écriture, avec des photos en plus. Il y a des nouvelles,  une enquête, que mène Berger sur Sassall, des prises de parole de Berger lui-même, donc ça fait beaucoup  de formes à l’intérieur d’un livre. On a été confronté à ça, et le fil un peu souterrain qu’on avait pour travailler, c’était de se demander comment on allait pouvoir faire dialoguer deux métiers : l’acteur et le médecin. On voulait faire des petites passerelles, des petits ponts, mais poétiques, et non pas comparer ces deux métiers, ce que Berger dénonce lui-même à la fin de la pièce, et qui serait complètement crétin. L’idée, c’était de voir comment un acteur, ou un auteur, est à la fois un soin et un malade, parce qu’il se confronte à cela en se coltinant des rôles de grand malade. Le spectateur peut être dans le rôle du patient, dans le rôle de celui qui fait qu’une représentation se passe bien. Ce sont ces frontières que l’on essaie d’explorer. Et le maître mot du livre, du spectacle serait « l’imagination ».

Franckculture : Comment l’idée de travailler sur ce livre vous est-elle venue ?

N.B. : C’est un ami qui s’appelle Michel Butel, qui, comme il fait souvent, donne un livre quand on s’en va de chez lui en disant : « Tiens, t’as qu’à lire ça ». Ce sont souvent des petites pépites. Moi j’ai lu ce livre en 2009. Il m’a beaucoup touché. Je savais que quelque chose me touchait, mais je ne savais pas exactement quoi. Et après, de fabriquer un spectacle, ça permet de mieux comprendre, d’essayer de voir ce qui est là-dedans…

 Franckculture : Qu’est-ce qui vous touche tellement, dans l’expérience de ce médecin ? Le fait que ce soit une vraie expérience, rapportée par les auteurs du livre qui ont suivi le médecin John Sassall pendant deux mois ?

N.B. : Non. Le point intéressant, c’est la vocation, c’est-à-dire quelqu’un qui se consume dans sa vocation, comme le docteur Sassall. J’ai une empathie directe avec ça : d’être jusqu’au-boutiste dans son métier,  d’aller plus loin que ce qu’il pourrait simplement faire, ça, ça m’intéresse. Et ensuite, il y a cette question qui est centrale dans le livre : le rapport médecin/patient, au-delà du moment où on a reconnu la maladie et où on a donné les médicaments… Soigner, c’est pas ça exactement. Donc, après, on se pose la question : « Et jouer, c’est quoi ? ».  Soigner, c’est guérir la maladie, mais on voit bien, dans le texte, que c’est aussi prendre la personne en compte ; jouer, c’est jouer un personnage, mais c’est aussi prendre les gens en compte, et recevoir. Les médecins généralistes disent souvent : « Quand les gens entrent dans nos cabinets, y’a tout qui arrive ». Il y a la société, il y a la politique, il y a le métier des gens, il y a ce qu’ils sont, il y a leur rapport au monde…  Dans une salle, quand on joue, on n’a pas directement accès à ça, puisque les gens ne parlent pas. Mais quand même, on a accès à certaines choses… Pourquoi les salles sont différentes de soir en soir ? Parce que les gens, ou la collectivité qu’il y a ce soir-là, renvoient telles ou telles choses.

Franckculture : Vous imaginiez, à l’époque où vous montiez le spectacle, qu’il y allait avoir ces débats, concernant le manque de médecin dans les zones rurales éloignées de tout ?

E.D. : Non, mais en même temps, on sait que c’est là.

 Franckculture : Le titre de votre création, « Un métier idéal », est-il ironique ?

N.B. : Un peu. C’est ce que dit Berger à la fin : comme un artiste, ou comme tout homme qui pense que son métier c’est sa vie, John Sassall est, selon les pauvres critères de notre société, un homme qui a de la chance. Parce que « Un homme qui a de la chance », c’est le vrai titre, le titre anglais. Donc, notre titre est à moitié ironique.

Franckculture : Vous avez monté la pièce à Clermont-Ferrand.

E.D. : Oui, c’est tout frais. On a répété un petit peu à Paris. Mais la pièce s’est vraiment constituée ici. C’est vraiment ici qu’on a eu le décor, les lumières… (Franckculture : D’où proviennent les photographies projetées sur un grand écran, comme toile de fond à la pièce ?). Les photographies viennent de Jean Mohr, ce sont vraiment des photographies originales. Il y en a beaucoup dans le livre, on en a sélectionné deux.

N.B. : On a pris des paysages. Parce que dans le livre, il y a beaucoup de portraits.

paysage bouchaud

Franckculture : Il y a eu un échange avec le doyen de la fac de médecine le 28 octobre, avant les représentations. Est-ce que ça vous a apporté quelque chose avant de jouer la pièce ? Des informations plus techniques, un éclairage plus scientifique ?

N.B. : C’était très intéressant, mais je ne sais pas si on s’est appris des choses. On a fait cette expérience de petit chimiste, qui est intéressante quand on fait un spectacle : créer des dialogues. Là, c’était un dialogue entre la création et la médecine. Il y a des ponts entre tous les métiers. Le médecin joue aussi un rôle.  Le doyen disait « Le malade met en scène sa maladie, le médecin met en scène sa consultation ». C’est ce que disait Sassall dans le texte : « Quand la porte s’ouvre, j’ai souvent l’impression de rentrer dans la vallée de la mort ». C’est un jeu, un jeu même poétique, qui n’empêche pas le sérieux. Donc, médecins et comédiens peuvent se dire des choses, même s’ils ne font pas la même chose.

Franckculture : John Sassall est parfois considéré comme une sorte de « saint laïc ». Qu’en pensez-vous ?

E.D. : (perplexe, à N.B. : « Ça te parle toi, « saint laïc »… ?). On a fait venir un médecin, qui nous a dit que Sassall avait quarante ans d’avance, comme si tout à coup sa pratique se posait vraiment cette question-là, c’est-à-dire ce temps-là, ce soin-là, cette façon d’essayer de saisir la personnalité dans son ensemble. Moi, « saint laïc », ça me parle pas plus que ça, simplement c’est plutôt l’histoire de la vocation, d’être un peu dévoré et de se consacrer à quelque chose.

Franckculture : Et qu’il ait un temps d’avance aussi ?

E.D. : Oui, et en même temps il a un temps de retard aussi. Avec Daney aussi, il y a avait quelque chose de similaire : ça résonnait vachement, et en même temps, c’était quand même un entretien du début des années 90.  Il y a peut-être quelque chose de commun dans les projets, bien que moi je les trouve différents, c’est une façon de considérer le monde, ou d’attendre quelque chose du monde.

Franckculture : Dans vos deux créations, on peut avoir l’impression qu’on partait d’un sujet précis (le cinéma, la médecine) pour réfléchir sur le reste du monde, tout mettre en perspective.

E.D. : Je ne sais pas ce que tu pourrais dire là-dessus, Nicolas, mais il y a une forme d’humanisme, les deux fois, et même de service public.

Franckculture : On a l’impression que vous défendez les mêmes valeurs à chaque fois…

N.B. : Oui, bien sûr, mais elles sont passées, un peu… Il y a une grande mélancolie. Moi je défends à mort la mélancolie. Il y  avait une grande mélancolie chez Daney, et il y a une forme de mélancolie qui se dessine chez Sassall. Daney et Sassall sont des gens qui se construisent à une période très précise historiquement, après la guerre, même si Daney était plus jeune. Quand Sassall choisit d’exercer, après la guerre, pour le service national de santé, en Angleterre, et d’aller dans une région reculée qui s’appelle La Forêt, c’est un choix qu’il fait. Daney, lui, est issu, du Conseil National de la Résistance. C’est tous ces mouvements qui ont eu lieu après la seconde guerre, qui ont créé des choses absolument formidables. Il reste à certains endroits de la société des structures héritées de cela. C’est cela que ça ranime, et quand on l’écoute, je pense qu’on se dit « Putain, c’est formidable, mais est-ce qu’on s’éloigne pas trop vite, là… ? ». C’est là où il y a de la mélancolie qui arrive.

Franckculture : En même temps, si ça touche les gens, c’est que ce n’est pas forcément encore si loin que ça…

N.B. : Non, c’est pas si loin, parce que c’est des choses profondément humaines, parce que c’est des choses qu’on a envie de défendre, ce que défend Sassall.

C.D.

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Catégories :Spectacles de La Comédie de Clermont, Théâtre

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