De l’art de perdre : Reaching for the Moon de Bruno Barreto

hr_Reaching_for_the_Moon_1   Reaching for the Moon… Ce titre énigmatique, tiré d’un standard du jazz, ne précise rien quant au contenu du film. On imagine juste qu’il doit s’en dégager une certaine poésie, et que cela parle peut-être d’amour.

En réalité, l’œuvre s’inspire du destin d’un personnage réel, l’écrivaine et poétesse Elizabeth Bishop, connue pour son talent autant que pour ses amours saphiques et ses problèmes d’alcoolisme. La quarantaine en mal d’inspiration, l’héroïne quitte New-York pour s’installer quelques temps au Brésil. Elle espère que ce changement d’air l’aidera à renouveler son art. Idée un peu éculée, certes, mais pourtant ce séjour au Brésil sera bel et bien un tournant dans la vie de l’écrivain. Là-bas, elle rencontrera l’impétueuse Lota de Macedo Soares, architecte et accessoirement compagne de Mary, son amie d’université. Son histoire d’amour avec Lota, brésilienne aux vues ouvertes et aux projets plein d’idéaux (elle est notamment la créatrice du parc Flamengo à Rio de Janeiro), signera pour Elizabeth une nouvelle vie affective et artistique. Elle écrira ainsi une de ses plus célèbres œuvres, North and South, qui fut couronnée du prix Pulitzer. Cependant, ses démons personnels finiront par la reprendre, la détournant du Brésil et conduisant son bel amour au drame…

Si le film n’est orienté que sur une période de la vie d’Elizabeth Bishop, son expérience au Brésil est au carrefour entre tous les grands enjeux de son existence (l’art, l’amour, l’alcool, son passé d’orpheline). Cela donne vraiment envie d’en savoir davantage sur la poétesse et d’aller enfin ouvrir un de ses recueils… Car si elle est considérée comme un des plus grands noms de la littérature anglo-saxonne Outre-Manche, son nom résonne comme un écho lointain à la plupart des oreilles françaises…

Le personnage de Lota de Soares, femme émancipée, passionnée par sa vocation et son pays, est aussi une belle découverte. Dans le Brésil du siècle dernier, elle détonne de liberté, de sensualité et presque de virilité. Elle fut la muse d’Elizabeth pendant près de quinze ans… Mary, enfin, est un personnage riche et complexe, une cruelle victime, tout en nuances. Le film se centre sur les femmes, ce qui est loin d’être courant, et en dresse trois beaux portraits. Les actrices (Miranda Otto pour Elizabeth, Gloria Pires pour Lota et Tracy Middendorf pour Mary) semblent vraiment investies dans leur rôle, et donnent corps et présence à leur personnage.

D’autre part, j’ai trouvé l’œuvre belle et contemplative. Le rythme est relativement lent, les plans et l’esthétique sont soignés. C’est agréable à regarder, simple de s’y immerger.  De plus, on sent de la part du réalisateur un attachement fort pour son pays natal, le Brésil, dont il révèle les beautés naturelles, pour notre plus grand plaisir.

Enfin, le film est, avant même d’être une autobiographie, une réflexion sur la vie qui peut toucher tout lecteur. Au début de l’œuvre, une date nette est donnée, puis les années passent, les personnages vieillissent, sans qu’on parvienne à inscrire cette évolution dans une temporalité nette. Ce flou donne à l’histoire une portée universelle, et permet au spectateur de s’identifier davantage aux personnages.

D’autre part, Elizabeth Bishop écrit dans un de ses poèmes, qui a beaucoup inspiré Bruno Barreto,  qu’il est toujours très facile de perdre ce qu’on a entre les mains… Cette tentation d’auto-sabotage est universelle. Aux yeux du réalisateur, ce déchirement intérieur qui menace chacun d’entre nous est l’enjeu central du film, qu’il voulait d’ailleurs appeler The art of losing, « L’art de perdre ». Les distributeurs ont préféré Reaching the moon… et c’est bien dommage. On occulte ainsi toute la finesse psychologique et l’intensité dramatique de cette œuvre.

 

« Dans l’art de perdre il n’est pas dur de passer maître;                                                                              reach 2
tant de choses semblent si pleines de l’envie
d’être perdues que leur perte n’est pas un désastre.

(…)

Même en te perdant (la voix qui plaisante, un geste
que j’aime) je n’aurai pas menti. A l’évidence, oui,
dans l’art de perdre il n’est pas trop dur d’être maître
même si il y a là comme (écris-le !) comme un désastre ».

 

E. Bishop, One Art

 

 

Un beau film qui, autant que le poème de son héroïne, nous laisse songeurs…

 

 

Cécile Daniel

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Catégories :Ciné, Sorties

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