Je redeviens cet homme nu : création humaniste et redécouverte d’un écrivain oublié

    Du 4 au 8 novembre dernier, Céline Pouillon a présenté sa création, Je redeviens cet homme nu, montée en résidence à La Comédie de Clermont. Portée par les comédiens charismatiques Stanislas Nordey et Julie Pouillon, la pièce a pour perspective de faire la lumière sur l’œuvre de Georges Hyvernaud, enfermé pendant cinq ans dans un camp de prisonnier lors de la seconde guerre mondiale. L’expérience de la captivité révèle cet écrivain, lucide et amer autant qu’humaniste. Céline Pouillon a trouvé le message délivré par Hyvernaud nécessaire, et sa langue splendide. Elle a décidé d’en faire le matériau de sa création. Franckculture a eu l’honneur et la chance d’échanger avec elle  à  ce sujet-là, et bien d’autres encore :

 

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Franckculture : Pouvez-vous nous dire quelques mots sur vous, sur votre parcours ?                                                                            

Céline Pouillon : Au départ, j’ai été scénariste pendant une quinzaine d’années, pour la télé et le cinéma. J’ai aussi fait un peu d’écriture, j’ai été nègre pour Michel Lafon. Et après, je suis passée à la réalisation, j’ai eu envie de faire des projets plus personnels. Du coup, je fais des films qui sont des tout petits films, vraiment assez confidentiels et que j’aime bien, donc je les porte. Ce sont des choses que j’ai à défendre. Et en même temps que je fais le spectacle, je fais un documentaire sur Georges Hyvernaud

Pouvez-vous nous  parler de ce documentaire au sujet d’Hyvernaud ?

C’est un documentaire sur cet écrivain, mais en même temps la création ici en est un des fils directeurs. Il y aura des images du spectacle, des répétitions jusqu’à la représentation. On a deux comédiens (Stanislas Nordey et Julie Pouillon ndlr) qui sont en train de s’approprier un texte, je trouve que c’est intéressant. Je filme aussi la fille de l’écrivain le soir de la première, en train de réceptionner le spectacle, notamment la Lettre à une petite fille, qui lui avait été destinée. Ça m’intéressait de la filmer aussi, d’autant plus qu’Hyvernaud est resté assez longtemps méconnu. Ses œuvres ont été assez mal accueillies et il a été réduit au silence. Il y aura d’autres choses aussi bien sûr : je vais aller filmer ce qui reste des camps en Pologne, par exemple.  Ca m’a intéressée aussi de montrer comment l’équipe de la Comédie, qui sont des gens formidables,  s’est impliquée dans la création.

Je redeviens cet homme nu est votre première expérience de création théâtrale ?

C’est la deuxième, en fait. La première est assez liée à celle-ci, bizarrement, puisque c’était La Ballade de la Geôle de Reading, d’Oscar Wilde. Ce sont les deux ans d’enfermement de Wilde après son accusation pour homosexualité et son procès, et sa condamnation. Il écrit à sa sortie de prison ses deux plus beaux textes, qui sont La Ballade et le De Profundis, la lettre à son amant. Pour moi, il y a donc quelque chose qui est de l’ordre de la suite en fait. La captivité, c’est un motif qui m’intéresse. Est-ce qu’il faut passer par la prison pour que des écrivains fassent des œuvres qui sont si fortes ? Je me pose la question.

 

Qu’est-ce qui vous a fait connaître les textes d’Hyvernaud?

 Celui qui me les a fait connaître, c’est mon père, puisque mon grand-père était en fait prisonnier dans les mêmes camps qu’Hyvernaud. Mon père a connu l’écrivain, et très vite il s’est impliqué dans une société qui s’appelle La société des lecteurs de Georges Hyvernaud. Avec Andrée, la femme d’Hyvernaud, ils ont eu envie de reprendre les choses en main après la mort de l’écrivain. Ils ont créé cette association pour mettre à jour ses œuvres. Ils ont beaucoup travaillé, avec ses manuscrits, pour que les œuvres soient éditées.

Moi, Hyvernaud, je crois que je l’ai lu à vingt ans… Ça me parlait pas du tout… Et puis, je l’ai relu beaucoup plus tard, après soi-même avoir traversé des épreuves dans sa vie, à quarante ans, et je me suis dit « quand même, j’aimerais bien faire un truc avec ces textes. C’est vraiment beau ». Et puis, peut-être l’idée de faire entendre cette voix qui est encore peu connue.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter les œuvres de cet écrivain au théâtre ?

La Lettre à une petite fille, c’est un texte très important. Je trouve que tout est dit dans ce texte, c’est une lettre magnifique. Dans La Peau et les Os, je trouve qu’il y a des passages fulgurants sur des choses d’aujourd’hui. Je pense que, dans une situation de monde un peu dur, en crise, avec des gens qui sont parfois dans de véritables détresses, ce texte me paraissait très présent, très actuel.  Pour l’adaptation au théâtre, j’ai commencé  à faire un entrecroisement de ces deux textes. La Peau et les Os, c’est un texte assez sombre ;  dans la Lettre il y a des tonalités plus lumineuses, vers la fin. J’avais envie de croiser ces deux tonalités. Et j’ai découvert au même moment l’album de Serge Tessot Gay, qui est un très bel album (nldr : Dans cet album, le musicien lit et met en musique des extraits de l’œuvre d’Hyvernaud). C’est un très beau travail, qu’il a fait en solo en 2000. Il a été, comme moi, subjugué par les textes et par la musicalité de la langue. Tout ça s’est enchevêtré, et l’album de Tessot-Gay est venu s’imposer comme une évidence aussi. J’avais envie que ça fasse vraiment partie du travail théâtral. Pour l’instant, je n’ai pas envie de monter des choses spécifiquement théâtrales. La création est un objet avec des images que j’ai faites, des vidéos.

Mis à part l’écran diffusant des photos et des vidéos, le décor est nu. Pourquoi ?

Un décor nu parce que je trouve que, quand on parle de la captivité et de ces moments vraiment éprouvants, le décor ne paraît pas nécessaire… Bien sûr, j’aurais pu mettre une table pour le dîner, j’aurais pu faire des choses…  Mais bon… J’avais envie de faire un geste un peu frontal, un peu radical.

Et en ce qui concerne les images ?

Il y avait un élément qui était important pour moi, et je ne savais pas comment l’amener, c’était l’attente des femmes pendant l’absence des prisonniers. J’ai filmé des femmes. Ce sont des images de Julie (Julie Pouillon, la comédienne) et de ma fille. Je voulais montrer leur attente. Les images ont toutes un sens. Je suis allée à St-Valéry-sur Somme où Hyvernaud avait une maison, où il est resté longtemps, et je suis allée filmer sa fille, Marie-Claude. Ça m’est égal que les gens sachent ou sachent pas, j’avais envie qu’elle soit là. Et puis, on est partis sur les plages qu’il aimait, les mers qu’il aimait. On a filmé comme ça, pendant une journée entière. J’ai joué sur ces images de la mer qui revient et qui illustrent bien certaines thématiques de l’œuvre d’Hyvernaud : le risque de la folie, le retour à l’enfance à la fin de La Peau et les Os… Il y a aussi la boue, le noir, l’informe… Pour moi, ce sont des images qui sont vraiment dans le texte.

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Vous n’avez pas craint de faire une création qui parle encore de la seconde guerre mondiale ?

Non, et je trouve ça important. D’abord, je trouve ça toujours bien d’en parler, et ensuite, lors d’une lecture d’Hyvernaud que j’ai faite dans un lycée, un général présent m’a dit qu’on parlait énormément des prisonniers de guerre dans les autres pays, mais qu’en France on en parlait très  peu. C’est une parole qui bientôt n’existera plus. On parle beaucoup des déportés, à juste titre, mais très peu des prisonniers. Et c’est dommage, car ils ont passé cinq années qui étaient dures. Cela n’a rien à voir avec les camps de concentration, bien sûr, mais cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas en parler.

Une pièce ou un écrivain coup de cœur à nous faire découvrir ?

Pièce de théâtre, ça me vient pas à l’esprit tout de suite, même si j’ai vu de très belles choses dernièrement… Par contre, il y a un truc qui j’aimerais bien défendre, c’est toute la littérature des Caraïbes, des gens comme Aimé Césaire évidemment, mais aussi Patrick Chamoiseau, Confiant. C’est une littérature absolument magnifique, formidable. Elle est lue, mais pas assez à mon goût, et elle n’est pas assez entendue non plus. Je trouve que c’est important qu’on parle de cette belle littérature. Il y a l’esclavage, qui fait que c’est une vraie histoire, une dimension particulière. Je me bats toujours dans les librairies parce que les auteurs sont mal distribués, ou classés dans les rayons «à part », alors que c’est des auteurs français. Cette littérature est une de celle qui me touche le plus. La langue est d’une sensualité et d’une imagerie poétique assez subjuguantes.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                        Cécile Daniel

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Catégories :Spectacles de La Comédie de Clermont, Théâtre

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