A lire ou relire d’urgence : 1984 de George Orwell

 

Alors que les écrans de toutes sortes ont envahi notre quotidien, que certains conçoivent leur smartphone comme une extension d’eux-mêmes, que le problème de la vie privée se pose ou ne se pose plus à ceux qui laissent des traces de leurs allées et venues un peu partout sur le net – c’est-à-dire à peu près tout le monde ! -, le « Big Brother is watching you » d’Orwell semble plus que jamais d’actualité mais aussi un peu galvaudé : le genre de formule que l’on lance à son voisin, un sourire complice aux lèvres, avec autant de malice que d’inconséquence.

Pourtant, l’univers liberticide imaginé par Orwell est loin de se réduire à cet état de surveillance permanent – même s’il en constitue un des traits les plus saillants – ; c’est une dystopie beaucoup plus complexe qui touche à bien d’autres dimensions de la vie humaine, peut-être moins spectaculaires mais pas moins essentielles… ni moins actuelles !

 

1984

 

Le roman met en scène Winston Smith, un individu ordinaire que rien ne distingue des autres hormis un ulcère variqueux qui le ronge au-dessus de la cheville droite. Cet homme solitaire évolue dans un monde froid, désincarné et mystificateur : son travail de fonctionnaire au « ministère de la Vérité » consiste en la falsification d’articles de journaux et de documents historiques pour les rendre en tous points conformes à la propagande du Parti, qui domine sans partage. Mais, au seuil de la quarantaine, un événement va changer son destin car Winston décide de braver un interdit mortel : tracer un trait dans son journal intime, la première empreinte d’une écriture personnelle, l’embryon d’une pensée individuelle. Cet acte scellera le destin du personnage.

1984 est donc avant tout l’histoire d’une renaissance, celle d’un homme qui sent intimement que le monde dans lequel il vit n’est pas ce qu’il prétend être et qu’il est aussi mortifère que mensonger. La quête de soi du héros se fondera sur un dévoilement progressif de toutes les mystifications du Parti. C’est l’occasion pour Orwell de mener une réflexion passionnante et détaillée sur les mécanismes totalitaires : la falsification de la mémoire voire son éradication, la corruption du langage, son appauvrissement et son altération conjugués via l’institution d’une « novlangue », enchaînent plus sûrement les êtres que n’importe quelle contrainte physique car l’idée même d’une contestation, aussi minime soit-elle, devient inconcevable. Ainsi, la tyrannie politique s’appuie sur une colonisation intellectuelle et psychique aussi sournoise qu’implacable.

Mais malgré cette analyse politico-linguistique brillante, 1984 n’est pas un essai, c’est un roman. C’est là sa grande force : sa plasticité, sa virtualité permettent de démasquer les travers des idéologies sclérosantes, leurs fausses évidences, tout en évitant de les reproduire. Aucune réponse définitive ne sera livrée au lecteur : c’est à lui de construire son propre sens, de trouver sa voie, de mener ses propres combats en se fiant à sa raison aussi bien qu’à son intuition, à son esprit autant qu’à son corps, à son intelligence autant qu’à ses sentiments. A ce titre, le roman d’Orwell est profondément humaniste. Et malgré la froideur clinique de l’univers décrit, malgré le dénouement tragique, c’est une voix singulièrement chaleureuse que l’on entend, qui résonne au plus profond de soi et qui invite à se lancer sur le chemin périlleux mais vital de la lutte pour l’intégrité et la liberté.

EF

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Catégories :Bouquins

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