« Vi » de Kim Thuy

A huit ans, Vi se voit contrainte de quitter le Vietnam avec sa mère et ses frères aînés pour fuir le régime communiste comme tant d’autres, les « boat people ». Ce drame inaugural va façonner le destin de la petite fille puis de la jeune femme qu’elle deviendra, réfugiée au Québec où tout est à reconstruire.

 

Vi couv

 

« Vi » signifie en vietnamien « précieuse minuscule microscopique ». Et Vi, bien que narratrice, est effectivement très discrète. A peine présenté à la première page, le personnage disparaît aussitôt derrière l’image énigmatique d’une mère préoccupée par le destin sombre de ses fils aînés, appelés à mourir sur le champ de bataille à dix-huit ans. Puis vient la figure du grand-père. Le récit de sa vie est traité en quelques traits vifs et délicats, quasiment sur le mode du conte, un peu comme une estampe que l’on aurait animée. Le roman prend alors la forme d’une série de brefs chapitres presque indépendants, chacun étant consacré à une personne, un lieu ayant marqué l’histoire familiale. Ces derniers se succèdent plus ou moins chronologiquement, du Vietnam du Sud, avant et après la chute de Saïgon, aux camps de réfugiés, puis au Canada, avant le retour au Vietnam. Autant de tranches de vie qui permettent de cerner tour à tour l’âme complexe du Sud-Vietnam, l’atrocité des conditions de l’exil, l’héroïsme ordinaire de ceux qui ont laissé toute une vie derrière eux et leur détermination à tout rebâtir. C’est sur sa terre d’accueil canadienne que Vi s’affirmera et se libérera, parfois dans la douleur, d’un carcan culturel importé du pays d’origine où une femme, plus encore qu’un homme, doit faire preuve d’abnégation et de loyauté au clan. Son émancipation la ramènera paradoxalement au Vietnam où se dénouera in fine un drame familial longtemps laissé en suspens.

Oeuvre en équilibre entre poésie et réalisme, portée par une écriture gracieuse et simple, le roman de Kim Thuy ne dissimule rien de la violence des événements ni des passions qui travaillent ses personnages, et parvient à capter la beauté des choses anodines, le mystère d’une personnalité, sans rien cacher du prosaïsme de certaines situations.

Mais « Vi » est surtout une oeuvre sur la mémoire. C’est une tentative de recréer quelque chose qui a été perdu, un fil rompu par l’exil. Retracer une généalogie, une mythologie familiale, s’ancrer dans une filiation alors que des proches, séparés par la distance et les années, resteront peut-être à jamais absents. Redonner un sens, une logique aux événements au milieu du chaos. C’est une œuvre sur le pouvoir du souvenir, sur la façon dont les êtres que l’on croise, les lieux que l’on visite, impriment leur marque en nous. C’est enfin la résolution pudique et émouvante d’un drame intime, où les malentendus du passé peuvent engendrer de grandes tragédies.

 

EF

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Catégories :Bouquins

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